Un plan culturel pour Bruxelles : étincelle ou pétard mouillé ? (Jacques Remacle - Alter Echos n°299)
Posté par: so
dans Dans la presse
le Jul 16, 2010
29 juin 2010 à Bruxelles. Une centaine de personnes se massent dans une petite salle de la Monnaie pour s'entendre présenter et débattre quatre priorités dégagées par les promoteurs du plan culturel pour Bruxelles[1].
UN plan culturel. Un seul ? Entre les huit pouvoirs publics actifs sur Bruxelles, les nombreux ministres dont les compétences touchent d'une manière ou d'une autre à la culture, les dix-neuf communes dotées chacune de deux échevins de la culture (un francophone et un flamand), il y a pléthore d'intervenants à Bruxelles.
« Notre seule légitimité, c'est l'action de 120 acteurs culturels qui s'expriment d'une seule voix, représentant une part importante de l'offre culturelle à Bruxelles et portant ensemble 34 propositions », explique Bernard Boon Falleur, l'ancien directeur de Flagey qui fut le premier président du Réseau des Arts et qui reste une des chevilles ouvrières du projet. Légitime ? La question peut faire débat.
Pour Vincent Lurquin, député Ecolo et Président de la commission Culture du parlement bruxellois francophone, la question est importante au niveau politique. « Toute initiative citoyenne est légitime, mais il ne faudrait pas prétendre que la responsabilité politique est tellement diluée à Bruxelles qu'il n'y a plus de pilote dans l'avion. Je ne partage pas cette opinion », soutient-il.
Le constat est patent : il s'agit d'un projet mené par les gros opérateurs. Vincent Lurquin positive. « Si c'est le début du débat, l'électrochoc sera salutaire. Mais cela ne peut réussir que si d'autres interviennent. Au niveau de la Commission que je préside, cela va se traduire par des auditions d'acteurs culturels dont les premiers seront les directeurs de la Maison des cultures et de la cohésion sociale de Molenbeek, de la Bellone et du Centre culturel Jacques Franck à Saint-Gilles. On ne doit ni surévaluer le poids du RAB, ni l'exclure du débat ».
En charge de la Culture au sein du collège de la Cocof, Emir Kir ne rejette pas l'idée d'un plan qui est évoquée dans la déclaration de politique générale de la Cocof. Mais il précise. « Cent-vingt associations ne peuvent prétendre représenter l'ensemble des opérateurs. C'est une bonne base de réflexion pour les pouvoirs publics qui se doivent d'aussi écouter d'autres acteurs du secteur. Nous aurons ce débat », promet-il.
Car la représentativité du RAB est un point d'accrochage. Lors du débat du 29 juin où l'on aborde le projet de cartographie proposée par le Réseau des Arts, un fonctionnaire dirigeant de la Cocof se permet de préciser : 1.763 associations et projets sont subventionnés par la COCOF et la Communauté française à Bruxelles. Le RAB compte moins de 40 membres ; le BKO en comptant environ 80. « Il ne faut pas trop s'attacher au nombre d'adhérents. Le BKO a démarré juste après Bruxelles 2000 et a d'emblée réuni beaucoup d'acteurs dont de nombreuses petites structures. Le RAB n'a démarré qu'en 2004. Les moyens humains et financiers des structures francophones sont plus modestes », relativise Bernard Boon Falleur.
Place au contenu du plan. Bernard Boon Falleur cherche à relativiser l'aspect 'total' qui peut effrayer certains. « L'enfer est dans le détail... Il n'y a pas de vraie volonté de planifier. A ce stade, il s'agit de propositions. On en avait rédigé 105 pour arriver à 34 », précise-t-il. Il distingue trois niveaux de propositions.
Un premier lot concerne la pratique quotidienne des membres. Elles peuvent être appliquées par eux sur base volontaire. Un deuxième lot concerne la démarche collective où les deux réseaux peuvent jouer un rôle. Enfin, le troisième lot regroupe celles qui ne peuvent être appliquées que par les pouvoirs publics compétents (Culture, Enseignement, Tourisme). Remarquons que le plan n'est pas présenté ainsi, puisque les propositions sont présentées en cinq grands axes (interculturel, espace de culturel, ville créative, ville cohérente, ville capitale).
Parmi ces propositions, la proposition 24 fait évidemment polémique. Elle propose ni plus ni moins la régionalisation d'une importante partie des compétences des Communautés. Cette régionalisation fait réagir. Jean-Gilles Lowies, chercheur à l'Observatoire des politiques culturelles, s'exprimant à titre strictement personnel, pointe l'article 24.2. « C'est l'application directe d'une des revendications de la résolution du Vlaamse Raad » !
Cheval de troie flamand ? L'ancien directeur de Flagey reste zen. « Depuis le lancement du plan culturel, j'ai entendu autant de critiques chez les néerlandophones que chez les francophones sur la question. Le clivage communautaire a peu influencé le débat. La proposition 24 est là par souci d'honnêteté. Bruxelles est la seule ville du monde où politiques culturelle et territoriale sont pilotées par des mains différentes. Ce n'est pas sérieux. Cela donne des résultats absurdes comme l'existence de deux centres culturels marocains différents à Bruxelles. Les acteurs qui veulent faire du 'biculturel' ont mille difficultés », plaide-t-il. Beaucoup d'autres aussi, peut-on remarquer...
Pour Vincent Lurquin, c'est un des mérites de ce plan. « Il pose des balises sur l'identité bruxelloise. Comment la culture peut entrer dans le débat sur l'identité de Bruxelles. Pendant sa mission d'information, je n'ai pas vraiment entendu Bart De Wever parler de cela.... Mais, il y a de sérieuses limites à l'article 24. Les scénarios institutionnels doivent être pilotés par le politique. A lui de s'en emparer avec sa propre légitimité ».
Quant à Fadila Laanan, ministre de la Culture de la Communauté française, elle a répondu récemment à une question parlementaire sur le sujet. « Je ne suis pas évidemment pas favorable à une régionalisation des compétences culturelles. Ce n'est pas un scoop », assène-t-elle tout en assurant que ses collaborateurs sont en charge de suivre le débat porté par le RAB[2].
Du côté politique flamand, on voit les choses différemment. Francophone élue sur la liste SP.a en 2009, Sophie Brouhon observe le débat dans sa position un peu particulière. Le secrétaire d'Etat en charge de la culture, Bruno De Lille, a émis une note sur les matières culturelles après un an d'exercice de son mandat. Elle constate une relative continuité avec ce qui avait été mis en place par son prédécesseur, Pascal Smet. Pour sa part elle soutient trois propositions qui sont au programme de son parti, mais qui ne se retrouvent pas dans la note De Lille.
D'abord, concrétiser un accord culturel entre les deux communautés sur Bruxelles. Ensuite, créer un mandat de coordinateur culturel régional qui serait désigné par les deux communautés à l'instar de l'architecte régional récemment désigné par la Région. Enfin, créer une image de marque de la culture bruxelloise qui manque cruellement. Des propositions très proches de ce qu'on retrouve dans le plan culturel pour Bruxelles, une vision qui rappelle un peu la co-gestion de Bruxelles par les deux communautés à l'opposé d'une vision régionale.
Emir Kir défend une autre priorité. « La Cocof et la Communauté française travaillent main dans la main et sortiront une cartographie préparée depuis plus d'un an. Notre premier partenaire est la Communauté française. C'est un combat politique à mener ». Multiculturel ?
Le mot 'multiculturel' apparaît régulièrement dans le plan. Sur ce point aussi, Jean-Gilles Lowies bondit. « Bruxelles, ville multiculturelle, c'est une position politique qui ne reflète pas la constitution et la dimension régionale. Parlons clair : la dimension 'multi' vise à fondre l'identité francophone de Bruxelles ». A sa manière, Sophie Brouhon n'est pas très loin de ce point de vue. « L'aspect multiculturel de Bruxelles n'a pas été pris en compte dans le concept belge. Le multiculturalisme est impossible à traiter dans les institutions. Pour le moment, Bruxelles est un cas unique, mais cela ne le sera sans doute plus longtemps ».
Pour Bernard Boon Falleur, c'est un cheval de bataille très important. « En 1970, il existait déjà plus d'enfants non-belges que belges. La multiculturalité va engendrer sa propre culture. Bruxelles pourrait devenir comme New-York, une ville qui a résisté au puissant 'assimilationnisme' américain ». Bref, une culture Zinneke...
Mais le plan ne mentionne jamais le mot arabe, musulman ou marocain... « Pourquoi mettre une communauté en avant ? », se défend l'avocat du plan culturel. Pour Emir Kir, le renforcement de la langue française, l'accès à la culture et la prise en compte de sa dimension interculturelle sont trois priorités politiques. « Le gouvernement veut faire réémerger la langue française dans des quartiers où elle n'est plus la langue véhiculaire principale. C'est un enjeu de cohésion sociale. Alors, quand je lis le plan culturel, il clair qu'on ne parle pas de la même interculturalité.... », lâche-t-il.
Boon Falleur n'esquisse plus la question. « Il faut bien constater que toutes les grandes institutions culturelles sont dirigées par des équipes belgo-belges. Certains le revendiquent. Michel Draguet écrivait dans un édito : Bruxelles est une ville bourgeoise francophone et doit le rester... », lance-t-il.
Le Directeur Général des Musées Royaux ne passe pas pour un ami du Réseau des Arts. « En tout cas, il est faux de dire qu'il n'y a pas culture dominante à Bruxelles », rétorque-t-il en prenant le contre-pied de l'approche linguistique, citant l'exemple de l'attachement des Bruxellois aux libertés des villes. « Je m'interroge sur le but de la démarche. Elle n'est sous-tendue par aucune analyse économique. La culture est à la fois un point de reconnaissance et un outil de développement. Pour ma part, à partir de nos 20.000 œuvres, je dois m'interroger sur la manière de mobiliser le public. Je ne trouve aucune démarche sur le sujet dans le plan culturel ».
Autre pomme de discorde : le développement territorial. Si le plan prévoit une cartographie, il recommande néanmoins déjà des zones prioritaires de développement : le canal, le quartier européen et le Cinquantenaire. Là aussi, Michel Draguet s'insurge. « Le développement d'un pôle culturel au mont des Arts est une priorité politique décidée plutôt récemment. Ce plan veut construire des choses en dehors des réalités existantes », tance-t-il.
Outre sa représentativité issue uniquement des grands opérateurs, le plan culturel ne semble pas beaucoup s'attarder aux questions sociales. Le plan ne parle pas d'éducation permanente. Le mot bibliothèque n'y est cité qu'une seule fois. Et si l'article 10 parle de l'accès financier à la culture, c'est de manière assez lapidaire que la question est traitée. Pour Vincent Lurquin, c'est le gros manque du plan. « Il ne s'implique aucunement dans la question sociale. C'est très partiel. Quand j'étais échevin des Affaires sociales à Berchem, on avait emmené trente jeunes visiter un musée à la mer en car. On a longé la côté. On a réalisé que douze d'entre eux n'avaient jamais vu la mer... Il faut créer des passerelles culturelles qui animent les quartiers populaires et touchent les gens avec des projets comme un chapiteau qui s'installe au cœur des cités », soutient-il.
